Ursula K. Le Guin est l’une des très rares autrices de science-fiction et de fantasy à avoir réussi à réinventer le genre tout en proposant une véritable philosophie politique, écologique et intime du monde contemporain. Son œuvre, nourrie de taoïsme, d’anthropologie et d’utopies « ambiguës », parle autant de notre présent que de futurs imaginaires.
Qui était Ursula K. Le Guin ?
Née en 1929, fille de deux anthropologues, Ursula K. Le Guin a grandi dans un univers où l’observation des sociétés humaines était au cœur de la vie quotidienne, ce qui imprègne toute son œuvre. Elle est devenue une autrice majeure de la science-fiction et de la fantasy, multiprimée, avant de mourir en 2018 en laissant une œuvre foisonnante qui déborde largement le cadre des « littératures de l’imaginaire ».
Très tôt, elle se passionne pour le taoïsme, au point de traduire elle-même le Daodejing en 1997, et organise sa vision du monde autour de l’équilibre entre le yin et le yang. Elle voit dans les sociétés occidentales un excès de yang – l’expansion, la dureté, le contrôle – et propose d’explorer un yin fait de réception, de souplesse, de lenteur, de processus plutôt que de progrès.
Une pensée politique radicale
Le Guin ne se contente pas d’inventer des planètes exotiques : elle teste des formes de société. Dans Les Dépossédés, sous-titré « utopie ambiguë », elle imagine l’une des représentations les plus complètes d’une société anarchiste, montrant qu’aucune utopie ne tient sans vigilance permanente des individus libres et responsables.
Sa nouvelle Ceux qui partent d’Omelas, désormais au programme des lycées en France comme aux États‑Unis, interroge la responsabilité individuelle dans des systèmes oppressifs apparemment prospères. Le texte pose une question dérangeante : à partir de quel moment notre ignorance ou notre confort deviennent-ils une forme de complicité, et que signifie « partir » quand on refuse ce marché moral ?
Dans le Cycle de l’Ekumen, qui comprend Les Dépossédés et d’autres romans, elle renverse aussi les vieux récits de conquête héroïque hérités de la conquête de l’Ouest. L’expansion spatiale y devient une politique de la rencontre plutôt que de la domination, où les sociétés s’observent, dialoguent et se transforment mutuellement.
Une écologie du vivant et du local
Le Guin est aussi l’une des grandes penseuses de la crise écologique avant l’heure. Dans le Cycle de Terremer, tous les êtres – du chardon au dragon – partagent un même langage sacré, et le magicien n’est pas un démiurge tout-puissant mais un gardien de l’équilibre fragile entre humains, non-humains, vie et mort.
Dans La Vallée de l’éternel retour, elle invente une « archéologie du futur » : une Californie remodelée par les catastrophes climatiques où le peuple Kesh vit selon des modes de vie inspirés des peuples autochtones. Plantes et animaux y sont traités comme des personnes à part entière, qu’on peut tuer pour se nourrir mais seulement au terme de rituels assurant la dignité de tous.
Ce futur-là ne mise ni sur la fuite technologique ni sur les grandes solutions globales, mais sur un « faire monde » local, immanent, où humains et non‑humains appartiennent à une même communauté. C’est une écologie de la relation, plus qu’un programme technique.
Réinventer l’individu, le genre et la solitude
Le Guin utilise la science-fiction comme un laboratoire pour tester d’autres manières d’être humain. Dans La Main gauche de la nuit, elle imagine un peuple androgyne, dont les individus ne sont sexués que quelques jours par mois, tantôt au féminin, tantôt au masculin, ce qui désamorce les rapports de pouvoir et de séduction fondés sur le genre.
Le narrateur humain, homme, est dérouté dans un monde où l’on peut être à la fois père de certains enfants et mère des autres, où n’existent ni galanterie ni misogynie. Le roman montre à quel point nos normes de genre façonnent notre expérience du réel, alors qu’elles apparaissent ici comme des constructions contingentes.
Dans la nouvelle Solitude, elle pousse plus loin l’expérience en imaginant une société structurée autour de l’introversion, sur une planète hantée par les ruines d’anciennes mégalopoles ultratechnologiques. Toute relation interpersonnelle y devient source de méfiance, et chacun doit « faire son âme » en remplissant un sac personnel d’objets signifiants glanés au fil de la vie, qui acquièrent une valeur sacrée.
Contre le héros, la « fiction-panier »
Le Guin ne remet pas seulement en cause nos politiques et nos identités, mais aussi notre manière de raconter des histoires. Elle oppose au schéma viril du héros qui tue le monstre et sauve son peuple sa théorie de la « fiction‑panier » : une littérature qui collecte, relie, prend soin, plutôt qu’elle ne triomphe.
Cette image du panier à remplir au fil du chemin traverse toute son œuvre. Elle apparaît en pleine lumière dans ses essais sur l’écriture, et dans Lavinia, roman tardif qui reprend L’Énéide depuis le point de vue du personnage féminin quasi muet chez Virgile.
Lavinia y dialogue avec le poète lui-même, consciente de sa nature fictive, et observe la violence et la bêtise des récits héroïques qui la traversent. Le Guin y défend une littérature comme monde partagé en perpétuelle mutation, où rien ne s’efface mais où l’on peut toujours ajouter, déplacer, recommencer.
Pourquoi la lire aujourd’hui ?
La pensée d’Ursula K. Le Guin ne se présente pas comme un système rigide, mais comme une recherche permanente, ouverte à ses propres contradictions. Lorsqu’elle revient après des décennies au cycle de Terremer, elle fait vieillir ses personnages, affûte leur regard et interroge sans complaisance sa propre imagination, allant jusqu’à confier à une femme d’âge mûr la mission traditionnellement réservée au héros masculin, avant de la laisser retourner à sa ferme, son potager, son compagnon.
Son influence est aujourd’hui revendiquée par de nombreux auteurs et autrices dans le monde entier, de Rivers Solomon à Céline Minard en passant par des voix venues de Chine ou de Taïwan. Sa lucidité sur notre obsession de « l’avenir » comme propriété à conquérir reste d’une actualité brûlante : pour elle, c’est lorsque nous confondons nos rêves et nos idées avec le monde réel que les ennuis commencent.
Lire Ursula K. Le Guin, ce n’est pas seulement entrer dans de beaux univers de fantasy ou de science‑fiction, c’est apprendre à penser autrement le pouvoir, le vivant, le genre, le récit lui‑même. C’est accepter que l’utopie ne soit pas une forteresse parfaite, mais un équilibre toujours instable, à entretenir ensemble, panier à la main.
Pour aller plus loin avec Ursula K. Le Guin, quelques livres parmi les plus éclairants :
Romans majeurs
Les Dépossédés. Une utopie ambiguë (1974) – Utopie anarchiste parmi les plus abouties de la littérature, au cœur du « Cycle de l’Ekumen ».
La Main gauche de la nuit (1969) – Exploration d’un peuple androgyne et des rapports de genre, également lié à l’Ekumen.
Le Monde de Rocannon (1966), Planète d’exil (1966), La Cité des illusions (1967) – Premiers romans de l’Ekumen, qui subvertissent les vieux récits de conquête spatiale en privilégiant la rencontre
La Vallée de l’éternel retour (Always Coming Home, 1985) – « Archéologie du futur » en Californie, grand texte éco‑politique centré sur le peuple Kesh et une autre manière d’habiter le monde.
Lavinia (2008) – Réécriture de l’Énéide depuis le point de vue de Lavinia, personnage quasi muet chez Virgile, qui devient ici conscience critique des récits héroïques.
Cycle de Terremer (fantasy)
Le Sorcier de Terremer (1968)
Les Tombeaux d’Atuan (1971)
L’Ultime rivage (1972)
Tehanu (1990),
Tales from Earthsea (2001),
The Other Wind (2001) – Cycle où chaque être, du chardon au dragon, participe à un même langage sacré et où le magicien devient gardien de l’équilibre vivant.
Nouvelles et récits courts
Ceux qui partent d’Omelas (The Ones Who Walk Away from Omelas, 1973) – Fable désormais régulièrement enseignée au lycée, sur la responsabilité individuelle dans un système prospère mais fondé sur l’injustice.
Solitude (1994) – Expérience de pensée autour d’une société structurée par l’introversion et la méfiance envers la « civilisation », où chacun doit « faire son âme » en remplissant un sac d’objets signifiants.
Essais, poésie, pensée
Recueils d’essais sur l’écriture et la SF, où Le Guin propose sa théorie de la « fiction‑panier », opposée au modèle du héros conquérant.
Une douzaine de recueils de poésie, qui prolongent sa réflexion sur le vivant, le langage et le care plutôt que la domination.
Traduction du Daodejing (1997), qui manifeste son lien profond avec le taoïsme et irrigue toute sa vision yin de la politique, du récit et du monde.
Le Daodejing (ou Tao Te Ching) est un très ancien texte chinois, attribué à Lao Tseu, qui est l’un des fondements du taoïsme. Le titre signifie grosso modo « Classique de la Voie et de la Vertu », dao renvoyant à la Voie du monde et de à la puissance ou la vertu qui en découle.[en.wikipedia ]
De quoi s’agit‑il ?
Le livre est composé de 81 courts chapitres poétiques qui explorent des thèmes comme l’harmonie avec la nature, le pouvoir non autoritaire, la simplicité et le fait de « laisser être ».[ebsco ]
Il décrit le dao comme un principe sans nom, origine et trame de tout ce qui existe, qui agit sans forcer et sur lequel se règle le mouvement du monde.[ctext ]
Pourquoi c’est important (et pour Le Guin)
Le Daodejing est considéré comme un texte philosophico‑spirituel majeur en Chine, mais aussi comme une source d’inspiration pour la pensée politique, écologique et éthique contemporaine.[en.wikipedia ]
Ursula K. Le Guin en a proposé une traduction très personnelle en anglais en 1997, qu’elle présente comme une méditation poétique destinée à faire entendre ce texte à des lecteurs modernes, tout en restant fidèle à son esprit.[ursulakleguin ]
Sources
https://theconversation.com/ursula-k-le-guin-lautrice-de-science-fiction-qui-nous-invite-a-reinventer-le-monde-272913.html
Ceux qui partent d'Omelas
https://clg-reeberg-neron.eta.ac-guyane.fr/IMG/pdf/omelas.pdf






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